La nuit arrivait à grands pas et il leur sembla que la chevrière et sa bête se fondaient dans l’obscurité, s’évanouissaient peu à peu comme un fantôme, un être immatériel. Ils prirent peur.
- C’est peut-être une fade ? dit le plus ancien.
Inquiets et silencieux, ils poursuivirent leur route.
Trois jours de suite, à la même place et à la même heure, les bergers revirent la chevrière et sa chèvre noire. Ils l’interpellèrent en vain chaque fois. Le troisième jour, le plus vieux d’entre eux, un vieillard à barbe blanche, leur dit :
- Pourquoi vous entêter à vouloir parler à cette fille ? Elle ne vous répond pas. Laissez-la donc tranquille. Je vous l’ai dit le premier jour où nous l’avons aperçue : « C’est une fade !». Peut-être est-ce la gardienne de la source et du trésor des fées de la forêt ? Mes grands-parents prétendaient que lorsqu’on essaie de l’approcher, c’est le malheur qu’on rencontre.
- Quand même, répondirent les deux plus jeunes, nous saurons qui elle est !
Et tous deux se mirent à courir vers la chevrière.
Quand celle-ci les vit venir, elle prit la fuite avec sa chèvre. Ce fut une course folle à travers les bois, les bosquets, les clairières, les ruisseaux et même les étangs. La jeune fille et sa chèvre sautaient les haies, bondissaient par-dessus les fossés, sans toutefois distancer les deux jeunes gens qui, eux, ne parvenaient pas à la rejoindre. Elle arriva devant un marécage et s’y engagea sans que ses pieds, d’une légèreté aérienne, s’y enfonçassent. Ses poursuivants, dans la crainte de s’enliser, n’osèrent se risquer à la suivre.